Intervention d’Eva Sas dans le cadre des Journées d’été des écologistes, le 21 août 2026, sur le thème « Dessine-moi la prospérité écologique ».

Le but affiché de nos politiques publiques est aujourd’hui la prospérité économique. Cet objectif figure dans le discours de tous les partis, de droite comme de gauche, qu’ils relèvent d’une approche néo-keynésienne ou libérale, et il s’incarne dans la centralité d’un indicateur unique : le PIB. La majorité des programmes politiques se fixent donc comme but sa croissance, dont on attend tous les bienfaits : l’emploi, la hausse du pouvoir d’achat, le financement de la protection sociale …
C’est pourtant un problème, car les écologistes savent que la croissance du PIB est incompatible avec nos objectifs écologiques, en particulier climatiques : il n’y a pas de croissance infinie dans un monde fini. La promesse techno-solutionniste d’un découplage absolu – une croissance du PIB accompagnée d’une décroissance des émissions – relève de l’illusion. Le découplage que l’on observe dans certains pays résulte le plus souvent de la désindustrialisation plutôt que d’un véritable progrès technique : 32 pays sont aujourd’hui en situation de découplage apparent, mais ils ne sont plus que 23 si l’on intègre l’empreinte carbone de leurs importations. Ces découplages sont en outre le plus souvent temporaires, rarement durables dans le temps, et surtout jamais à un rythme suffisant pour atteindre nos objectifs climatiques. Aucune économie nationale n’a ainsi, à ce jour, connu de découplage absolu qui soit à la fois durable et suffisamment rapide. Si l’on veut atteindre nos objectifs climatiques, il faut donc se placer dans des scénarios de croissance faible, voire nulle, du PIB.
Ce n’est pas pour autant synonyme de fin du progrès social, car le bien-être n’est pas corrélé au PIB : il est possible d’améliorer son bien-être avec un PIB stationnaire. Une étude de l’ADEME, publiée en 2024, montre qu’au-delà d’un socle minimal de ressources, l’amélioration du bien-être repose essentiellement sur des éléments non marchands, donc compatibles avec la sobriété : l’engagement bénévole, la protection sociale, la nature comme lieu de ressourcement, ou la convivialité.
C’est précisément ce que porte, à nos yeux, le projet écologiste, et ce qui définit la prospérité écologique : substituer à la notion de niveau de vie celle de qualité de vie, au pouvoir d’achat celle de pouvoir de vivre. C’est l’imaginaire que nous dessinions déjà avec les Nouveaux indicateurs de richesse en 2015 – un tableau de bord destiné à compléter, sinon remplacer, le PIB par des indicateurs de santé, d’éducation, d’inégalités de revenus et d’environnement. Cette initiative n’a malheureusement pas perduré. Mais d’autres démarches voient le jour, comme les comptes nationaux augmentés publiés par l’Insee, qui visent eux aussi à compléter le PIB par des indicateurs d’empreinte carbone ou d’inégalités de revenu. Il y a là un enjeu de fond : ces indicateurs sont de véritables vecteurs culturels, ceux-là mêmes à travers lesquels on juge la réussite des politiques publiques et l’action d’un gouvernement. Il faut les faire évoluer pour qu’ils prennent en compte la qualité de vie, et non plus le seul PIB.
Un second enjeu se dessine : faire de ces préoccupations de qualité de vie, trop souvent vécues comme personnelles, de véritables enjeux politiques. Je pense en particulier à des questions comme le cancer ou la solitude. Ce sont pourtant des préoccupations majeures pour les Français, des déterminants évidents de leur qualité de vie et de ce que pourrait être une prospérité écologique authentique. Mais on continue de les traiter comme des épreuves privées, alors qu’il s’agit d’enjeux éminemment politiques. Des enjeux politiques auxquels les écologistes apportent des réponses politiques : la proposition de loi sur le cadmium portée par Benoît Biteau contre le cancer, ou les mesures contre la solitude portées par Marine Tondelier et Anne Souyris, comme l’habitat intergénérationnel ou la préservation des lieux de sociabilité tels que les cafés.
Ma conviction est que nous pouvons être entendus sur ces sujets. Depuis la pandémie de Covid, on sent une inflexion, une réflexion nouvelle sur les besoins essentiels de nos vies. La santé et la sociabilité en font évidemment partie. C’est ce que montre Edgar Morin dans Changeons de voie : l’irruption de la mort qu’a été le Covid, en interrompant le flux quotidien de nos existences, a poussé chacun à s’interroger sur le sens de sa vie, de son travail, et sur ce qui est réellement essentiel à son épanouissement, ce qui a amené chacun à réévaluer l’importance de la santé, du lien social, de la nature.
Il y a donc un imaginaire à construire : celui de la prospérité écologique. C’est un projet qui dépasse les économicismes, un projet singulier dans le paysage politique actuel, car il repose sur l’épanouissement, sur l’initiative citoyenne, sur la capacité donnée à chacun de prendre sa vie en main et de la choisir. Il est essentiel de faire vivre cet idéal émancipateur et de l’imposer dans le débat public : les bases en sont posées, le projet existe, et la société y est peut-être aujourd’hui plus réceptive qu’avant la pandémie. Nous pouvons dessiner, ensemble, un futur désirable pour nos sociétés.
Faut-il pour autant évacuer la question du pouvoir d’achat, ou la considérer comme secondaire ? Certainement pas. C’est la première préoccupation des Français, et c’est d’autant plus sensible que le pouvoir d’achat des salariés a reculé de 2,5 % en 2022 et 2023. Le rattrapage amorcé depuis n’en a comblé que la moitié, avec un risque de nouvelle baisse en 2026. Cette demande est donc légitime, et nous devons y répondre. Non par la croissance du PIB, incompatible avec nos objectifs écologiques, mais par la redistribution.
Les travaux récents de Thomas Piketty et du World Inequality Lab montrent qu’il est possible de faire progresser le pouvoir d’achat du plus grand nombre tout en tenant nos objectifs écologiques, à trois conditions : une décarbonation massive ; de véritables politiques de sobriété ; une réduction massive des inégalités, entre pays pauvres et pays riches, mais aussi au sein des pays riches, au sein desquels les plus aisés des pays occidentaux devraient voir leur pouvoir d’achat reculer. Dans les travaux de Piketty, ce sont ainsi les 6 % les plus riches qui verraient leur pouvoir d’achat diminuer.
J’insisterai, pour conclure, sur ce point : la réduction des inégalités est la clé de voûte de la prospérité écologique. Plusieurs études montrent une corrélation entre le niveau d’inégalités et l’empreinte écologique d’un pays, plus précisément entre la part du revenu national détenue par les 10 % les plus riches et l’empreinte carbone nationale. Le Canada, pays relativement inégalitaire, émet ainsi 14 tonnes de CO2 par an et par habitant, contre 6 tonnes pour la Suède, beaucoup plus égalitaire. Deux raisons expliquent cet écart : d’une part, les plus riches émettent bien plus que la moyenne – l’empreinte carbone moyenne d’un Français s’élevait à 8,2 tonnes de CO2 par personne en 2024, contre 16 tonnes pour les 10 % les plus aisés ; d’autre part, les plus riches entravent la mise en œuvre des politiques de sobriété, en usant de leur influence sur les politiques publiques pour freiner les mesures qui les contraindraient à changer de mode de vie.
Pour concilier hausse du pouvoir d’achat et objectifs climatiques, il faut donc impérativement aller vers une société plus égalitaire et réduire massivement les inégalités. C’est la raison pour laquelle les écologistes ont toujours défendu, de façon indissociable, la justice sociale et les objectifs climatiques.
Prospérité économique et prospérité écologique ne s’opposent donc pas — à condition de mener des politiques volontaristes de sobriété et de réduction des inégalités.